La bibliothèque d'Infosurr Lettre inédite de Noël Arnaud à Anne Egger
Penne, le 10 mars 1997
Chère Anne,
Je vois venir une espèce de Barbe-Bleue qui s'appelle Lucien Scheler et qui a une tendance irrépressible à s'approprier tout ce qui passe à sa portée. En bon stalinien, il a fait croire à la municipalité de Saint-Denis qu'il lui faisait don du manuscrit original du poème Liberté d'Éluard, alors qu'il s'agissait d'une des très nombreuses copies écrites par Éluard qui passait une bonne partie de ses matinées (et il se levait très tôt) à recopier les manuscrits de ses poèmes pour les fourguer aux amateurs. La copie de Saint-Denis est donc " originale " en ce sens qu'elle est de la main d'Éluard. Seulement - ce qu'ignorait Lucien Scheler - le poème Liberté n'a reçu son titre définitif que chez notre admirable imprimeur de la Butte aux Cailles, Lucien Cario, et en ma présence, son titre étant jusque-là - et le manuscrit le prouve - non pas ce qu'on a raconté, et Scheler notamment, mais un titre il faut le reconnaître un peu faiblard : Une seule pensée, à telle enseigne qu'on peut se demander si ce poème aurait eu le même retentissement si Éluard avait conservé le titre primitif.
Pareillement, Lucien Scheler n'a jamais possédé le dessin original et bandant et en couleur d'Éluard avec la dédicace précise à Péret, dessin publié dans Dragée Haute n° 8 dont Bodson ou vous-même avez fait une photocopie couleur assez réussie. Oui je possède encore le dessin (et aussi le manuscrit de Liberté). Il suffisait au stalinien Scheler de voir son nom imprimé deux fois (oui, deux fois !) dans la brève légende du dessin imitant le dessin original d'Éluard à Péret, pour se rengorger. Pourquoi voudriez-vous que j'aie " quelque chose à dire " (comme vous dites) à ce sujet ? La seule chose que je puis vous dire, c'est que je m'en fous. Que les universitaires débloquent, ce ne serait pas la première fois, alors, hein ?
Votre lettre du 18 janvier est parvenue à Penne alors que j'étais hospitalisé, et ma femme aussi, c'est-à-dire à un moment particulièrement difficile. D'où mon retard à vous répondre. J'ai du reste le sentiment que votre lettre du 18 janvier 1997 et celle du 10 décembre 1996 avaient été précédées d'une autre que je ne retrouve pas, mais à laquelle j'avais donné quelque suite - que bien entendu, je ne retrouve pas non plus. Je lis dans votre lettre de décembre : " Bien entendu et si vous le désirez, je peux encore intégrer vos petites choses dessinées ou collées de Breton, Péret ou autres poètes ". Mais je ne désire rien du tout, et pourquoi voulez-vous que ce soit de " petites choses ". C'est un jugement de valeur un peu hâtif, vous ne pensez pas ? Encore une fois, je ne suis pas demandeur, et si vous publiez un livre (une thèse ?) incomplet d'une soixantaine d'illustrations dues à ces poètes (mais aussi à ces peintres) surréalistes, cela ne regarde que vous, et personnellement je m'en balance.
La non-spécialisation dans le Surréalisme, certes, mais c'est un tout petit bout de l'héritage de Dada qui, lui, allait beaucoup plus loin dans le " mélange des genres ". Le Surréalisme a mené, souvent parallèlement, la poésie et la peinture (et aussi la politique révolutionnaire), mais cela est difficilement compris par les universités françaises, sauf rares et récentes exceptions, alors que c'est une évidence (pédagogique) dans les universités allemandes et américaines depuis fort longtemps. C'est reconnaître, et je m'exécute volontiers, que vous avez choisi un sujet intéressant, mais il me semble que vous avez quelque propension à croire à l'absolu pouvoir des universitaires, à l'obligation de répondre à leurs questions avec un profond respect, et là vous vous égarez. François Caradec - dont vous lisez peut-être en ce moment le Raymond Roussel revu et augmenté - répliquait à une universitaire - par ailleurs plutôt sympathique - qui s'imaginait en droit d'exiger des documents et des informations qu'il ne lui donnerait rien si elle le prenait sur ce ton. Vous devez bien supposer que nous ne nous inclinons pas devant les "autorités", et l'université, ici comme ailleurs, participe, que vous le vouliez ou non, de la police des moeurs. Beaucoup d'universitaires, et spécialement ceux appartenant au Collège de 'Pataphysique, en ont heureusement conscience et adoptent une attitude discrète et nécessairement policée.
Je ne vous encourage pas moins à poursuivre vos utiles travaux dont je goûterai les fruits avec plaisir si Faustroll me permet d'en attendre le mûrissement (car vous en mettez du temps, fichtre).
Croyez-moi votre attentif et souriant
Noël ARNAUD
INFOSURR, BP 367, 75526 Paris cedex 11, FRANCE Bibliothèque - Bulletin Infosurr - Abonnement - Menu central - Message