La bibliothèque d'Infosurr Du ciel à la terre
En plein chaosmos Du ciel à la terre, oserons-nous dire : et retour. Nous l'avancerons prudemment car si ce va-et-vient s'opère parfois, dans un sens ou dans l'autre selon les convictions intimes de chacun, c'est malgré tout assez rare de nos jours. Il y a, au ciel, des êtres qui ne veulent pas en descendre ; il y a sur la terre des gens qui ne désirent nullement la quitter. Les anciens établissaient un lien que nous ne savons plus tisser : de l'Olympe, les dieux avaient jeté vers la terre, une chaîne, une échelle par laquelle, de temps à autre, assez souvent pour Jupiter, ils rejoignaient la terre et y faisaient leurs galipettes, fût-ce avec des vaches. Il en naissait des demi-dieux qui produisaient des quarts de dieux d'où sortaient quelques humains héroïques mais qui, eux, ne déclinaient plus aucun titre à s'asseoir auprès des maîtres de tous les univers.
Celui qui croyait au ciel, celui qui n'y croyait pas, lisait-on dans un poème qui eut plusieurs heures de succès quoique le thème en soit des plus bizarres. Comment un écrivain réaliste-socialiste, jdanovien -ce qui n'ôte rien à ses facilités- ose-t-il douter de l'existence du ciel quand nous pouvons le toucher du doigt et que nous y voyons circuler une multitude d'engins si proches de nous qu'ils ressemblent aux plus lointaines étoiles.
A tous égards, l'homme fabrique son ciel et dès qu'il l'aura dépassé, il en contemplera un autre et ainsi de suite, à se demander s'il n'existe pas que des ciels entassés les uns sur les autres avec quelques trous dans le matelas qui sont les planètes.
Des Indes à la Planète Mars, le voyage a été fait brillamment comme il est dit aux lignes qui se pressent derrière. Reste que peu d'explorateurs nous ont transmis le vocabulaire des planètes visitées. Le roman de Defontenay, ce petit romantique sauvé par Raymond Queneau, nous parle bien dans Star ou de Cassiopée (1854) d'une littérature starienne, mais il n'en cite pas un mot. Un ancien caissier de la Compagnie d'Orléans fabriquait des billets pour les Etats Confédérés de Mars et trois ou quatre autres planètes ; ils sont rédigés en français, sauf quelques signatures de contrôleurs ou trésoriers en langue indigène. Des Vénusiens, venus nous épier en 1952, ont laissé des traces de pas dans le sol, qui nous donnent à lire deux ou trois mots dans leur langue, sans doute la marque d'un des tatoueurs de la planète de l'amour, ou encore, pour étaler leur supériorité, l'affirmation de leur faculté d'écrire avec leurs pieds. Au tout début des soucoupes volantes, on a remarqué des publicités pour des eaux minérales ou des parfums écrites en langue martienne et quelques dessins humoristiques sur le même thème. Ces hommages à nos amis du bout des mondes furent rapidement délaissés, les Français, inaptes à apprendre les langues étrangères, refusant fermement de parler le martien ou le vénusien ou le saturnien.
En langage spirite du vieux temps, le médium voyant ou auditif qui passe à la classe supérieure de médium à incarnations devient intrancé. On dit d'ailleurs du médium qu'il est en trance, et non en transe, de même qu'on dit la dance et non la danse. Une femme respectable, médium célèbre et littéraire aux activités fin de siècle et début du nôtre, Hélène vivait il y a 500 ans en qualité d'épouse favorite d'un prince hindou, puis plus récemment en Marie-Antoinette courtisée par Joseph Balsamo, comte de Cagliostro, en tout bien tout honneur car le fameux amant alchimiste est désincarné et flotte dans l'espace. On peut qualifier ce médium de littéraire en premier lieu parce qu'il écrit des vers comme ceux-ci, culinaires :
Vous détestez les omelettes ensuite parce qu'elle a été très prisée des écrivains psychologues, et enfin parce qu'elle nous a rapporté, complétant le langage lunaire de Cyrano de Bergerac et de Charles Cros, d'importants fragments de langage martien que les précédents explorateurs nous laissaient ignorer. Au surplus, Hélène eut d'abord comme protecteur -qui se fit évincer en 1893 par Cagliostro- un poète de renommée internationale appelé Victor Hugo, expert manipulateur de tables tournantes, qui lui dicta ces vers (et d'autres) :
Autant que moi les côtelettes ;L'amour, la charité seront ta vie entière. Observons que le rival de Victor Hugo, notre Cagliostro écrit lui aussi, et, au besoin, en vers qu'il prononce malheureusement avec un fort accent italien. Il a un avantage sur Hugo, celui d'être médecin et sa mémoire astrale lui fait ordonner des remèdes plutôt apéritifs tels du genièvre en infusion dans du vin blanc ou de l'écorce de marronnier dans du vin rouge.
Jouis et fais jouir, mais n'en sois jamais fière.Camille Flammarion, auteur d'un chef-d'oeuvre Lumen, s'est beaucoup occupé des astres dont il prophétisait, les oeuvres de nos artistes médiumniques l'approuvent, que nous recevrions un jour [il s'exprimait en 1892] des témoignages directs de leurs habitants et, particulièrement, de nos frères martiens. Flammarion et tous les savants sérieux pensaient que nous commencerions par entrer en communication avec eux, c'était déjà l'idée de Charles Cros, alors que Cyrano plus audacieux [il s'était montré très courageux au siège d'Arras] n'avait pas craint de se poser sur la Lune, grâce à un engin préfigurant, à peu de choses près, les vaisseaux américains et ex-soviétiques. Pour l'artiste, de nombreux moyens existent permettant d'atteindre, avec quelques secousses psychiques parfois, les plus lointaines contrées interstellaires : l'intuition, la clairvoyance, la télépathie, le pinceau, l'encre de chine, le cinéma, l'ordinateur, les images virtuelles, etc.
L'ami de Madame Sans-Gêne, Victorien Sardou, spirite convaincu et qui tâtait de la plume et du burin, s'est promené sur Jupiter : il s'intéressait notamment à l'architecture des maisons édifiées sur cette planète radieuse. Les oeuvres jupitériennes de Sardou formeraient, réunies, un volumineux album, mais je n'ai pu rencontrer, depuis cinquante ans que le sujet me tanne, personne qui les détienne toutes. On s'amuse beaucoup sur Jupiter, et il faut souhaiter que la fête continue au profit des prochains arrivants. Un dessin de grand format nous propose un cirque avec ses clowns, ses lutteurs, ses trapézistes, ses jongleurs, ses acrobates, ses musiciens, et des animaux aux ailes déployées, y compris les grenouilles, dans un décor de verdure, de pampres et de lianes à étouffer de jalousie Tarzan, Rambo et les habituels naturistes musclés.
Néanmoins et malgré l'apparente souveraineté de Jupiter sur les autres dieux de l'Olympe, on doit reconnaître que Mars continue de séduire les scientifiques et les peintres autant que le grand public. Par l'intermédiaire du médium Hélène, nous connaissons depuis 1896 la langue martienne ; les premiers mots entendus de cette langue sont ceux-ci : mitchma mitchmou minimi tchouanimen mimatchineg mesichinof mezavi patelki abresinad navette naven navette mitchichenid naken chinoutoufiche ... Ce n'est pas là du bon martien, c'est une sorte de patois ou d'argot d'un quartier à risques ; Hélène fera mieux au retour de son troisième ou quatrième voyage. La même année 1896 nous est révélée, dessin à l'appui, la machine à voler individuelle des Martiens : c'est une fusée, tenue à la main comme une torche électrique et qui lance des flammes jaunes et rouges, exactement ce que pètent et dégagent les fusées actuelles à leur départ. Nous est parvenu aussi le dessin, assez fouillé, d'une maison martienne que les ingénieurs et architectes de la NASA comparent, point par point, aux maisons jupitériennes visitées par Victorien Sardou. Les Martiens avaient inculqué à Hélène des notions assez développées de dessin et de peinture ; aussi nous a-t-elle laissé des paysages martiens d'un vif intérêt artistique et scientifique. Le ciel de Mars est jaune-verdâtre ; les édifices, un peu chinois, ont une base formée d'un treillis rouge-brique, les arêtes et les angles terminés en trompes, rouge-brun ; vaste vitrage blanc avec rideaux bleu-turquoise ; toits garnis de clochetons jaune-brun, de créneaux rouge-brique ; on aperçoit des rochers roses, tachetés de blanc et de jaune. Hélène nous a peint séparément plusieurs plantes et fleurs martiennes, le vert en est exclu, les troncs et les feuilles sont brun-jaune clair, les fleurs rouge-vif d'où sortent des étamines jaunes à filet noir ; on pourrait commander aussi à la fleuriste martienne un gros fruit violet avec taches noires, surmonté d'un panache jaune et violet, le tronc brun veiné de noir, avec dix rameaux de même, mais terminés par un crochet jaune. Le compagnon de voyage d'Hélène, le peintre et sculpteur Labelle a pu reproduire sur la toile, le zinc et tous autres supports la très émouvante flore martienne. Sans aucun doute, il fait bon vivre sur Mars.
Cependant, s'il est aisé d'aller des Indes à la Planète Mars, de suivre Cyrano sur la Lune et le Soleil, de gambader sur Jupiter avec Sardou, et de sauter commodément d'une étoile à l'autre, peut-être serait-il mieux encore, plus efficace et divertissant et, dés lors que nous légiférons et enseignons dans un système dit démocratique, serait-il plus équitable de réétudier et pratiquer une science, abandonnée à tort, au nom abominablement barbare : l'alfridarie qui autorise à confier successivement le gouvernement des mondes à toutes les planètes, chacune gouvernant un certain nombre d'années.
De l'oeil à l'esprit, la marche n'est pas aussi aisée qu'on le croie. Plus difficile encore est de faire qu'un geste se détourne de l'instinct qui l'a formé, ou du hasard et le trahisse, pour rejoindre l'esprit et l'actionner. Le peintre pourrait être aveugle, ce que sa main a tracé sur la feuille ou la toile, il n'est pas au pouvoir de son oeil à lui que cela passe ou non notre regard, atteigne ou non notre esprit. Un tableau qui ne franchit pas d'emblée le seuil de la vision, qui ne s'engouffre aussitôt vu, dans le sujet percevant et n'empreint toutes ses fibres, c'est broutille : tapis, ornement, académisme. Et c'est par l'esprit, non par l'oeil, que nous revenons au tableau, que nous y plongeons pour vivre une nouvelle vie, la sienne et dans sa connaissance. Cet aller-et-retour, ce relais s'effectue de manière si prompte, que nous n'en prenons guère conscience devant ce qui nous plaît ou nous répugne. Notre inquiétude en présence de l'oeuvre d'art, cette alarme où elle nous précipite, et puis le processus d'identification, de familiarité avec elle, nous ne l'analysons que par négation, quand le charme (heurt ou séduction) n'opère pas, quand elle n'éveille en nous rien de secret, rien que nous ne puissions craindre ou espérer, rien qui ne soit notre vice profond et sera demain, grâce à elle, notre " grand péché radieux ".
Il arrive qu'on éprouve un sentiment identique, frappant sur le même clavier de nos sensations et de notre intelligence, devant un dessin en noir et blanc et devant une peinture aux vives ou subtiles couleurs. Il me semble qu'on se heurte ici à une anomalie dont on s'est assez peu soucié et dont le dénouement jetterait pourtant quelques lueurs sur la nature de l'activité esthétique. La conclusion qu'on tirerait de cet examen serait sans doute semblable à celle qui s'impose à nous sans le moindrement raisonner, à savoir que la couleur, ou la ligne, ou la forme, ou la matière, si elles peuvent être conductrices d'art, ne sont rien par elles-mêmes et ne dispensent jamais de l'invention, du rêve, de la danse, de l'illumination, -qui sont poésie.
Nous vivons en plein cosmos et, si rares qu'y soient cette saison les randonnées, on sent que l'heure est proche où tout un chacun y trouvera le chemin de sa promenade dominicale. Quand l'homme aura parcouru sa galaxie et les deux ou trois voisines, photographié leur paysage et leur ciel qui est leur terre, et construit là-bas ses maisons de campagne et ses casinos, demain donc on cherchera parmi les travaux des peintres qui prétendent ces temps-ci décrire les espaces interstellaires et les visages des étoiles, les oeuvres les plus " représentatives ", celles qui auront le mieux prévu cette réalité neuve, vieille comme le monde, dont les caméras nous livreront alors l'exacte image. On parierait le Pérou que cette confrontation sera d'un maigre profit et fort bref l'intérêt qu'on y portera. Plus scrupuleusement cosmiques seront les toiles, plus approchantes du vrai cosmos, et plus sûrement on les classera au rayon des vieilles lunes où s'empoussièrent déjà ces gravures anciennes qui montrent les animaux exotiques dessinés par les consciencieux et sédentaires artisans du XVIème siècle d'après les descriptions approximatives des voyageurs. Petite curiosité historique et scientifique qui aura pour effet d'extraire du département de l'art nombre des productions contemporaines.
De toutes les oeuvres dites cosmiques ou chaosmiques (si on préfère le mot qu'affectionnait, après James Joyce, le peintre Asger Jorn), seules subsisteront celles qui se révéleront éminemment fausses, aussi éloignées que possible de cette vérité banale qu'offrira la photographie ou le cinéma, des oeuvres qui poursuivront dans l'esprit la souveraine entreprise de stupéfaction, avec ses remous et ses éclairs, ses peurs paniques et ses ombres de sérénité, et qui continueront de battre d'un vent furieux l'étendard de l'aberrance. Ainsi en va-t-il des admirables livres de Cyrano de Bergerac qu'aucun cosmonaute ne prendrait pour guide dans sa visite de la Lune ou pour l'investissement du Soleil. Ou bien Swift et son Gulliver. Ou Méliès : il est aujourd'hui notoire que les astronautes américains lancés à la conquête de la Lune ont mal visé ; ils sont tombés dans un secteur inhabité, aride, désolé, un Sahara sélénique, un désert du Névada sans même la moindre touffe d'herbe de la pampa. Tout à l'inverse, Méliès a choisi un quartier de Lune très peuplé, avec des êtres drôles et des créatures affriolantes, la Lune du Chat Noir et des p'tites femmes de Paris, en un mot la vraie Lune. On s'étonne que les Américains, soucieux de rentabilité, n'aient pas élargi leurs investigations vers des quartiers de Lune agréables et fertiles. Ils doivent y songer sérieusement, la réussite du voyage de Méliès les stimule.
Quant à ceux qui craignent que ces oeuvres aberrantes, dites parfois utopiques, ne préfigurent ces mondes où l'on nous contraindra peut-être d'aller, qu'ils se rassurent ou que leur épouvante emprunte décidément un autre tour : ce n'est pas de cette Lune-là et de ce Soleil qu'il s'agit. Ni Cyrano ne s'en inquiétait, ni Swift. Les hommes y auront de longtemps planté leurs drapeaux et bâti leurs casernes où saluer les couleurs tous en rond, que nous glisserons encore sur les glaciers ardents de l'esprit et que nous entendrons toujours les grondements des astres qui sont en nous.
Noël ARNAUD
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