Témoignage
Octavio Paz a donné au Magazine littéraire, un entretien d'une grande qualité autour de la publication d'Itinéraire, récit autobiographique : "En Octavio Paz, à première vue, tout est nuance et patiente ouverture à l'autre, mais on perçoit très vite sous les traits sereins de l'ancien ambassadeur du Mexique en Inde ceux, toujours vivaces, du jeune poète irréductible, d'esprit libertaire, prêt à sortir ses griffes." (F. de Towarnicki). C'est bien ce que confirment les propos du poète qui retrace son itinéraire intellectuel et politique. Il évoque sa rencontre, place Blanche à Paris, avec les surréalistes : "Je me disais que c'était du côté d'André Breton qu'était l'authenticité."
Le poète a récemment sorti ses griffes pour dénoncer à la foire du Livre de Francfort, le processus de marchandisation "des corps, des âmes, des idées et des livres" ainsi que "les manipulations caricaturales qui se pratiquent sous le masque du mot littérature avec la complicité des médias". L'entretien se termine par une ferme conviction : "Le panorama du monde contemporain m'inspire la même insatisfaction que dans ma jeunesse. Et je crois toujours que ce monde doit changer."
Gallimard a publié en 1995 Le Signe et le Grimoire, Essais sur l'Art Mexicain d'Octavio Paz. Cet ouvrage, remarquable d'intelligence sensible, rassemble des essais composés par Paz pendant près de quarante années de réflexion sur l'art mexicain, depuis la statuaire Olmèque jusqu'à la peinture moderne non-figurative. L'essai qui sert d'introduction, "L'Art au Mexique : matière et sens", présente l'évolution de l'art mésoaméricain jusqu'à sa récupération hispanique. Une seconde partie est consacrée au peintre indien Hermenegildo Bustos et une troisième partie aborde d'un point de vue critique le muralisme. L'ouvrage se termine par une série d'études sur des peintre et artistes du XXe siècle dont les œuvres concernent le surréalisme : Manuel Alvarez Bravo, Günther Gerzso, Alberto Gironella, Frida Kahlo, Rufino Tamayo.
(Gérard Roche, n° 4, mai 1996)
Octavio Paz, "Itinéraire d'une vie", entretien avec Frédéric de Towarnicki, Paris, Le Magazine littéraire, avril 1996, pp. 140-147.
Itinéraire, Paris, Gallimard ("Arcades", n° 44), 1996. Traduction (espagnol, Mexique) : Jean-Claude Masson.
Le Signe et le Grimoire. Essais sur l'Art Mexicain : "Art et Artistes", Paris, Gallimard, 1995, 189 pp. Édition et traduction (espagnol, Mexique) : Jean-Claude Masson.
Octavio Paz
Ceux qui ont rendu visite à Marie Jo et Octavio Paz gardent un souvenir émerveillé de leur demeure, au centre de Mexico, sur Reforma, dans la proximité de l’Ange de l’Indépendance. Chez les Paz, un jardin intérieur, hanté par les chats, et tout autour, une suite de salons et de bibliothèques, avec livres précieux, objets rares et œuvre d’art, recueillis au cours d’une grande vie vagabonde, créative prodigieusement, vouée au combat pour la poésie et la vérité, comme si les deux n’en faisaient qu’un.
Peu de temps avant les fêtes de fin d’année, un incendie a détruit pour une grande part ce lieu enchanté... Dans ces circonstances désolantes, nous tenons à assurer Marie Jo et Octavio Paz de nos sentiments de profonde solidarité. Et nous leur souhaitons, maintenant que la demeure est restaurée par les soins vigilants de Marie Jo, d’y reprendre une existence fertile en œuvres nouvelles, que nous accueillerons comme toujours avec la plus vive attention.
(Jean-Clarence Lambert, n° 12, avril 1997).
Octavio Paz
Certains journaux mexicains, relayés par la presse internationale, dont Le Figaro, ont annoncé en décembre le décès d’Octavio Paz. Notre grand ami, qui lutte avec sérénité contre un mal particulièrement dévastateur, a tenu à démentir lui-même cette fausse information dans une déclaration télévisée que voici :
" Je suis vraiment désolé que ceux qui s’obstinent à me tuer le fassent avec tant d’impatience. On doit garder son calme avant de décider quand je dois être mort.Dans les derniers jours de l’année, à l’occasion de l’inauguration d’un centre culturel qui lui est dédié, Octavio Paz a longuement commenté la passe difficile que traverse son pays : " Le Mexique est double : il a un visage lumineux et un visage obscur. Sachons le regarder en face. " Paz faisait-il ainsi allusion au récent massacre des paysans du Chiapas, où la fière révolte des zapatistes a ravivé des luttes ethniques qui font le jeu pervers du gouvernement central ? L’auteur du Labyrinthe de la solitude ne saurait se désintéresser du sort de son pays.
Bien sûr, il faut mourir, mais je pense qu’il convient de le faire à temps et en souriant. Les porteurs d’augures funèbres ne savent pas sourire, et je leur conseillerais volontiers d’apprendre sinon l’art de mourir du moins celui de sourire.
Je ne suis pas guéri, loin de là. Ma maladie est très grave et très détestable. Heureusement, mes amis la rendent plus légère et plus supportable.
Je m’occupe actuellement de choses qui en valent vraiment la peine, à quoi on n’accorde communément guère d’attention. Choses profondes, plus secrètes.
L’art de mourir, c’est jouer à cache-tampon. Un art entre tous délicat et difficile. "
VOIR À TRAVERS
Descendre les marches de l’habituel escalier qui mène à la rue, au mouvement des voitures, à la couleur printanière des arbres, et bientôt à leur feuillage oxydé, brûlé avant même que l’automne en décide. Les descendre chaque matin, ces marches. Évidemment dans la certitude informulée que le mur de la maison où elles s’arriment est solide comme un roc...
Octavio esquisse un sourire. Mais, de sa voix encore prise par la stupeur, il va nous faire entendre que sous ses yeux le mur s’est soudain ouvert. Le séisme de Mexico. Ce jour-là, dit-il, ce fut à travers une crevasse pratiquée dans la certitude même, que la surréalité de la rue et des arbres lui apparut. Récit rauque et brillant, distillé à l’heure du café dans ce jardin provençal où, dans l’ombre illusoire d’un vieil olivier, la chaleur de juillet étouffait les invités, sauf lui. La force de l’âge, admirais-je.
Puis, de loin nous parvint le succès d’une opération de pontage...
Puis, la terrible nouvelle de l’incendie de sa maison – livres, manuscrits, tableaux...
Puis, l’autre descente qui fait que l’être s’ouvre au cancer qui s’exprime.
Autant de crevasses au travers desquelles peu d’hommes passent, fussent-ils de telle lucidité, en aussi graduelle intelligence avec le verbe disparaître.
(Pierre Alechinsky, n° 22, mai 1998)
OCTAVIO PAZ : LE FEU DES MOTS
Mots en flammes
jusqu'au diamant
jusqu'à la cendre
Entre mémoire et promesse
mots de la présence ardente
rencontres
passages
images partagées
habitables
Quête d'un temps enseveli
dans le paysage dévasté de l'histoire
Aigle ou soleil ? tu interrogeais le sort
et dans les souterrains des Halles
je travaillais à te traduire
à toucher l’impalpable
écoutant la houle du silence
l'aimance
vers la neige et la pourpre enneigée
Fraternité des errances
des jardins
Xochimilco et ses barques fleuries
Montsouris pour nos sourires complices
Le square de Port-Royal dans le Marais
sa double salamandre sous une arche de pierre
Les cithares de Delhi et l’arbre Nim
l'arbre nuptial
Jardins errants
jardins d'amour errant
et tant de rues
dans tant de villes !
Mexico mille fois Reforma de 1'Angel au Caballito
Bellas Artes l'hôtel Ritz le Zócalo marqué de magnétisme
Paris l'avenue de Ségur encore un peu allée cavalière
Les détours sombres de Berne la sérieuse
Les canaux d'Amsterdam
Stockholm au miroir de son archipel
Et l’utopie des aubes à minuit
Tant de rendez-vous publics à travers le siècle !
La chapelle Sainte Claire en Avignon
et la visite aux eaux vertes de la Sorgue
jusqu'à la Fontaine de Vaucluse
saluer Char et Pétrarque
dans la brise murmurée de Laure
Laura Aura
Marie José Alice
Rome le Gianicolo sous les orages d’été
le Tempietto et le chêne du Tasse
l'Accademia Spagnola
ses fontaines de syllabes
Rotterdam le Doelen et les poètes babéliens
Malmö dans l’irréelle lumière du nord
Et l’île de la Vierge Bleue
au grand large de notre ciel imaginal
Jardins inapaisés
jardins labyrinthes
Amor est mas laberinto
disait Sor Juana et toi
Le labyrinthe est solitude
est transparence
Amour nous guide
jusqu'à toucher l'impalpable
atteindre le poème.
Les Sureaux, Bougival, 28 avril 1998
(Jean-Clarence Lambert, n° 22, mai 1998)
Octavio Paz
Infosurr a rendu dans son précédent numéro l’hommage qui se devait à Octavio Paz. De multiples témoignages et manifestations ont eu lieu à l’occasion de sa disparition. Même Hector Bianciotti, dans Le Monde du 21 avril 1998, y est allée de sa plein page, profitant d’ailleurs de l’occasion pour égratigner le surréalisme et " sa déplorable esthétique ", termes que Paz n’aurait jamais écrits. Il valait mieux avoir vu un de ses derniers entretiens, en tout cas très certainement son dernier en français. Il fut réalisé en mars 1996 à Mexico chez Paz par Dominique Rabourdin, peu après sa conférence sur le surréalisme, prononcée au Palais des Beaux-Arts de Mexico, et à l’occasion de la publication de son livre Estrella de très puntas. Diffusé une première fois dans l’émission Métropolis de la chaîne culturelle Arte, cet entretien a été rediffusé sur cette même chaîne dans une version plus longue (26 minutes) quelques jours après la mort de l’auteur de Pierre de soleil. Paz y parlait – gravement – de son itinéraire, évoquait les livres de ceux qui l’ont marqué dans sa vie : Léon Trostky, André Breton, Benjamin Péret, Jean Malaquais. À partir de son expérience, il concluait sur ce qu’il attendait de la fin de siècle et il n’omettait pas l’héritage perpétuel du surréalisme.
Profitons-en aussi pour signaler l’un des derniers livres de Paz publiés en France : Lueurs de l’Inde. À Paris en 1951 alors qu’il fréquente les surréalistes, Paz part pour New Delhi. Une fascination va naître : " L’Inde est un immense chaudron : on ne peut y tomber sans y demeurer toujours. " Ce livre est le résultat du premier séjour de Paz en Inde, voyage qui en appellera d’autres. C’est une " longue note de bas de page " dans laquelle la méditation passe de la poésie à la politique, de la religion à la cuisine, de l’invention du zéro au Kamasutra. Paz a trouvé dans l’Inde ses " antipodes " et il les raconte en amoureux et en grand connaisseur.
(Richard Walter, n° 23, juin 1998)
Octavio Paz : " Octavio Paz est mort, sa poésie garde l’espoir de retenir l’éphémère " de Hector Biancotti, Le Monde, 21 avril 1998, p. 25.
Octavio Paz, Lueurs de l’Inde, Gallimard (" Arcades "), 1997, 238 pp., 19x13 cm., 98 FF., 5, rue Sébastien-Bottin, 75341 Paris cedex 07. Traduction (de l’espagnol – Mexique) : Jean-Claude Masson.
Octavio Paz
Les éditions Fata Morgana rééditent les réflexions d’Octavio Paz sur Fernando Pessoa : derrière " l’inconnu personnel " qu’était le poète portugais avec ses multiples hétéronymes, le poète mexicain s’interrogeait en 1961 sur les rapports entre vie et œuvre et donc sur son propre destin. Publiées déjà en français en 1968, ces réflexions méritent toujours lecture.
(Richard Walter, n° 27, novembre 1998)
Octavio Paz, Fernando Pessoa, l’inconnu personnel, Fata Morgana, 1998, 64 pp., 22x14 cm., 63 FF., Fontfroide le Haut, 34980 Saint Clément-la Rivière. Traduction (de l’espagnol – Mexique) : Roger Munier. Illustrations : Juan Soriano.
Péret dans les Archipels du surréalisme :
L'Association des Amis de Benjamin Péret.
Des informations partielles et parcellaires sur le surréalisme au Mexique.
Le Mexique dans Infosurr : sélections d’articles.
Les Archipels du surréalisme
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